L’âme de Madagascar Interview de Kilema – Artiste et Ambassadeur Culturel

4 November

Depuis bientôt 30 ans, Kilema a foulé les principales scènes du monde au sein des fameux festivals WOMAD parrainés par Peter Gabriel, le mythique Woodstock lors de son 25ème anniversaire aux États-Unis, en passant par le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, pratiquement toute l’Europe, Taiwan, la Corée, les Émirats Arabes Unis etc… Il a joué au Central Park de New-York et sa musique a reçu d’excellentes critiques, non seulement sur le plan musical mais également culturel et social. Nous avons eu la chance de le rencontrer pendant le Shark Taronalari Festival à Samarkand, Ouzbékistan.

Q : Que veut dire Kilema, et pourquoi avez-vous choisi ce nom d’artiste ?

C´est le nom que mes parents m´ont donné. Madagascar étant une ancienne colonie française, on choisissait les noms à partir d´un calendrier où tous les noms étaient en français : « Germain, Marc, Anselme, Benjamin, Ernest…», et moi CLÉMENT. Pourtant, dans mon village, CLÉMENT n´était pas facile à prononcer. C´était devenu KILEMA malgachisé. KILEMAAAAAA, où es-tu ? KILEMAAAAAA, va chercher de l´eau au puits !

Q : Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

La musique a commencé dans ma famille.

Un de mes frères avait un groupe d´orchestre, et chaque fin de semaine ils faisaient leur répétition à la maison. Mais comme le groupe ne voulait pas qu´on touche à leurs instruments, mes copains du quartier et moi avions une idée. On commençait à fabriquer de petites guitares utilisant des freins de bicyclettes ou des fils de pêche comme corde. Ça a marché ! Mon père jouait de la guitare, et ma mère chantait. Mes cinq frères aînés et moi faisions partie de la chorale de notre Église quand j´avais 6 ans. À la maison, c´était toujours la fête !

Malheureusement, à Madagascar on ne gagne pas sa vie aussi facilement avec la musique. Nos parents nous encourageaient à étudier. J´ai eu mon diplôme de baccalauréat avec mention et quitté mon Sud natal pour rejoindre la capitale et continuer mes études universitaires en anglais.

Et là, par hasard, j´ai rencontré un ami d´enfance qui me disait : « Kilema, on fait du casting à l´hôtel Hilton. Ils cherchent un chanteur si ça t´ intéresse. » J´y suis allé, j´ai fait le casting, on m´a embauché.

Après trois ans de contrat et avec quelques argents en poche, j´ai décidé de faire mes bagages et de tenter ma chance en Europe.

J´arrive à Paris le 30 mars 1993. Lors d´une soirée dansante organisée par les Malagasy de Paris, j´y suis allé pour être en contact avec mes compatriotes. Et là j´ai rencontré par hasard quelqu´un qui était venu vers moi car il m´a vu parler avec presque tous les musiciens qui animaient la soirée. Il s´est présenté avec un grand sourire en me demandant mon nom et si j’étais artiste.

Je lui ai répondu que oui, je suis chanteur, compositeur, je joue de quelques instruments traditionnels, la basse et la batterie… Il m´a arrêté quand j´ai dit « batterie » car il était venu pendant cette soirée chercher un batteur pour un festival de musique en Allemagne. Encore un autre coup de chance ! Il a appelé son manager, et ils m´ont fait un casting, J´étais embauché !

Le groupe s´appelait « Justin Vali Trio ». C’était un groupe mondialement connu.

C´était le commencement d´une longue collaboration qui a durée presque cinq ans et des voyages autour de la planète. En 1997 j´ai quitté le « Justin Vali Trio » pour préparer mon premier travail discographique. 1999: « KA MALISA »; 2003: « LAVI-TANY »; 2008: « MENA »; 2019: « AMPY ZAY ».

Q : Si vous devriez caractériser votre musique, comment le feriez-vous ?

Ma musique a son origine : Madagascar. Elle fait partie de ce qu´on dénomme actuellement « la musique du monde » ou « musique ethnique ». J´utilise des instruments qui sont typiques de chez nous comme le marovany, la valiha, le kabosy ou le katsà (un petit hochet qu´on fabrique à partir d´une boîte de lait). Ma musique vient de là-bas, mais je suis ouvert à tous genres différents de musique surtout après avoir voyagé et collaboré avec plein de musiciens.

Q : Ceux qui connaissent votre musique disent qu’elle dégage quelque chose de positif, de la joie de vivre. Comment trouvez-vous de l’inspiration ?

Un musicien s´inspire de son entourage. Ma musique dégage quelque chose de positif car elle est très rythmée tout en étant colorée par tous ces sons d`instrument que beaucoup d´oreilles européens n´ont jamais entendu. Quand on vit dans un endroit ensoleillé comme le Madagascar, la joie de vivre épouse automatiquement la musique. Même si cela fait 26 ans que je suis en Europe, mon intérieur restera à jamais ensoleillé.

Q : Vous venez de sortir un nouvel album, qui est plus engagé politiquement que vos disques précédents. Qu’est-ce qui vous a poussé à ce changement de cap ?

C´est l´âge qui m´a poussé à ce changement de cap, haha ! – la maturité !

Vue la situation sociale, politique et économique à Madagascar, je me suis dit : « changement de message, changement de cap ».

Ecoutez ! J´ai une grande sœur, elle est opérateur économique, spécialisée dans l´exploitation des pierres industrielles. En 2015, elle est allée auprès du Ministère des Mines pour déclarer les 12 tonnes de Cristal qu´elle vient d´extraire de sa carrière d´une valeur de quelques milliards de francs. Le lendemain le bloc de 12 tonnes s´est volatilisé de la cour du Ministère là où elle l´avait déposé. Pour moi, c´était le déclic ! « AMPY ZAY » se traduit en français comme « ÇA SUFFIT ».

Madagascar est un pays très riche en ressources naturelles : titane, or, nickel, pétrole, phosphore, saphir, coton, vanille etc. Il est parmi les 25 pays les plus pauvres au monde à cause de la corruption, quelques hommes politiques sans scrupules laissant la population dans le manque de nourriture, le déficit de soins et d´emplois.

Nous avons eu notre indépendance en 1960. 59 ans ont passé !

La situation ne s´améliore pas. Voilà mon inspiration dans ce nouvel album qui vient de là-bas avec des titres comme « TOLERANSY ZÉRÔ»/« TOLERANCE ZERO » ; « AMPY ZAY »/« ÇA SUFFIT » ; « TSY AVILY »/« PAS À VENDRE » ; « AIA NAREO »/« OÙ ÊTES –VOUS ? » – un appel au peuple pour réagir face à l´abus de pouvoir, l´injustice sociale et l´inégalité.

Q : On dit que les artistes reflètent le temps dans lequel ils vivent. De quelle façon est-ce que vous reflétez notre temps, selon vous ?

C’est seulement la génération qui viendra après qui peut valoriser ce qu´un artiste a contribué, que ce soit en musique ou en œuvre d´art comme la peinture ou les tableaux.

Q : Est-ce que vous recommandez une manière, une approche, particulière, pour les gens d’écouter votre music ?

La musique traditionnelle a son public comme la pop music ou le rock ‘n’ roll. Si vous êtes fan de la « world musique », alors n´hésitez pas et découvrez l´âme de Madagascar : KILEMA – www.kilema.es, vous pouvez m´entendre dans tous les réseaux sociaux comme Spotify, Deezer, You tube, etc…

Q : Est-ce qu’on peut espérer de vous voir prochainement sur scène en Suisse ?

J´ai déjà participé à quelques festivals importants en Suisse comme le Festival des 5 continents à Martigny, Afro-Pfingsten à Winterthur, Notes d´Equinoxe, Klangfestival à Toggenburg, le Luzern Festival etc.

Je viens de rentrer de la Norvège, du Taiwan et de l’Ouzbékistan récemment, et si vous voulez m’avoir dans vos scènes prochainement n´hésitez pas à me contacter. (www.kilema.es)