Quel avenir pour le journalisme ? Christian DAVID – ancien rédacteur en chef UN Special

21 March

L’association de la Presse Etrangère en Suisse et au Liechtenstein (APES) souhaitait, en posant cette question, susciter l’intérêt du public et s’interroger elle-même sur le devenir d’une profession particulièrement sujette à la sinistrose en Suisse Romande. Mais est-ce le cas partout sur la planète ?

Six experts en journalisme se retrouvaient pour cette soirée de l’APES organisée par Jean Musy son président.. Leurs parcours, leurs origines et leurs vécus promettaient un débat constructif et diversifié.

En préambule, l’accent était posé sur la magnifique exposition du photographe Pierre Michel Virot : "Explore, Rapporte, Inspire", qui, après avoir pavoisé le hall des pas perdus au Palais des Nations, offrait son cheminement de 20 années d’images à l’Uni Dufour avant de continuer son périple. A l’heure des selfis, n’est pas photographe qui veut. L’œil de Pierre, plus sensible que n’importe quel focus élaboré, souligne les beautés surprenantes de notre planète au travers de ses paysages, des regards et des trésors architecturaux.

L’APES est une dame vénérable. Neuf décennies après sa naissance (1928), les aventures journalistiques se sont succédées et ses membres ont bataillé pour que leur métier, leur passion soient reconnus et qu’ils puissent accomplir leur profession dans les règles de l’art. (1)

« La presse est sinistrée » affirme Christian Clampiche. Journaliste suisse et fondateur du journal en ligne « La méduse », il souligne que les journaux suisses disparaissent inexorablement ou sont intégrés par de grands groupes.
Jamil Chade se veut plus positif, ce correspondant brésilien ne croit pas qu’un monde sans journaliste est possible à condition que chacun intègre l’exigence du métier en termes de vérification de l’information. « Nous ne sommes pas des magnétophones d’un discours politique » affirme t’il.

Peter Kenny est sud-africain, il se pose une question plus existentielle sur l’avenir des médias qui restent à la merci des gouvernements et des puissants pour des raisons essentiellement économiques. Il est nécessaire de soutenir les petits journaux pour garantir une pluralité de l’information. Il suggère la création d’un fonds global, destiné à assurer la pérennité de la profession.
Remske Heddema insiste, quant à elle, sur la précarité des pigistes qu’elle a surtout constatée dans son pays. Aux Pays Bas, les « free lance » ne possèdent aucun droit à la négociation collective, ce qui handicape considérablement leurs conditions de travail.

Daniel Cornu, ancien rédacteur en chef de la Tribune, revient sur le bouleversement généré par internet qui agit forcément sur le statut et les conditions du journalisme. Le réseau est inondé d’informations diverses. Une cristallisation s’en suit avec une perte de visibilité pour le journalisme dit traditionnel. Cette multiplicité d’informations disparates, parfois non vérifiées, favorisent ces nouveaux phénomènes que sont les théories du complot et les "fake news". Les médias alternatifs qui se sont constitués, possèdent même davantage d’audience que les traditionnels. A terme, on peut même imaginer un journal qui serait uniquement composé de nouvelles recueillies et élaborées à partir d’algorithmes.

Brij Khindaria, journaliste indien, mentionne que l’évolution technologique devra être pleinement intégrée et que les journalistes doivent accepter ce changement sous peine de disparaitre. En Inde, il constate un essor du journalisme local intégrant la spécificité des différentes langues. Pour s’adapter à cette redéfinition du métier, il mentionne une précédente tentative pour fédérer une approche qualitative, éthique et déontologique et cite l’UNESCO en indiquant qu’un vade-mecum pérennisé pourrait intégrer cette nouvelle donne (1).

Tous conviennent d’ailleurs qu’il faut s’adapter à l’ère numérique et que l’apparition du portable amplifie le phénomène. Une des solutions mise en place, et qui fonctionne, consiste à faire payer l’information journalistique sur les sites avec un abonnement digital pour garantir à la fois sa qualité et sa fiabilité.

Au sein de la presse dite traditionnelle, la prédominance dans certains pays de grands groupes qui possèdent les journaux pose problème vis-à-vis de l’indépendance éditoriale. Il en va de la responsabilité des états voire des continents pour préserver, coûte que coûte, ce droit essentiel, relatif à la liberté d’opinion et d’expression (3). Tous les pays ne semblent pas agir de la même manière. Alors que l’Asie et notamment la Chine ont intégré l’évolution numérique et l’accompagnent, les USA sont à mi-chemin et l’Europe oppose une certaine résistance à ces changements.
La séance de questions réponses qui clôturait cette présentation a permis un échange avec le public notamment sur les questions des financements et les médias sociaux.
Une note d’optimisme était envoyée lorsqu’une jeune journaliste en poste à l’ONU évoquait less difficultés qu’elle rencontrait en termes de moyens et pour finaliser son travail, y compris sur le terrain. En dépit de cette situation, elle insistait sur la passion qui l’anime et son désir de vouloir continuer dans cette voie qui lui apporte un accomplissement permanent autant professionnel que personnel. La tradition est donc respectée et une partie de la réponse à la question initiale est donnée.

(1) www.apes-presse.org
(2) Guide pratique du journalisme UNESCO / Reporters sans frontières
(3) Déclaration des droits de l’homme - Article 19 : Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ;… ; ce droit comprend la liberté de chercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce ; ...; Cet exercice comporte des devoirs spéciaux et des responsabilités spéciales.