Syrie : entre résignation et espoir.

26 May

Conformément à la résolution 2336, adoptée à l’unanimité par le Conseil de sécurité le 31 décembre dernier, Moscou, Ankara, et Téhéran se sont réunis à Astana (Kazakhstan) le 6 février afin d’entériner l’accord russo-turc de cessez-le-feu. Un accord étendu à l’ensemble de la Syrie qui exclut les groupes terroristes. Pour autant, les russes et leurs alliés sont-ils capables de mener la Syrie sur le chemin de la réconciliation et de la paix? Ont-ils les moyens de leurs ambitions ? Pour mettre un terme à une guerre qui compte parmi les plus meurtrières, il va falloir inclure le pouvoir et l’opposition, une gageure ! Pour ce diplomate occidental qui a pris part à toutes les réunions, la réponse tient en un seul mot ‘NON’. « Si les russes, les turcs et les iraniens pensent pouvoir s’en sortir seuls, ils se trompent. Ils n’ont pas les leviers, contrairement à ce qu’on pense, sur l’opposition. Et sur le régime, leurs moyens de pressions sont réels mais pas aussi importants qu’on le croit. Par ailleurs, ils auront besoin de l’occident, non seulement au plan politique, pour rassembler l’opposition, mais également au plan financier, pour la reconstruction. »

Dans cet attelage à trois assez improbable, les russes apparaissent comme le centre de gravité, la synthèse des deux contraires - les turcs et les iraniens- qui les tirent dans un sens opposé. « Il faut vraiment bien comprendre cette union car elle est assez géniale. Les russes se sont livrés à un numéro de haute voltige : quand les iraniens leur disent qu’ils ont besoin de garder le Hezbollah dans tel et tel endroit, les russes répondent qu’ils voudraient bien mais que ce sont les turcs qui ne veulent pas. Quand les turcs viennent les voir en demandant quelque chose, les russes rétorquent qu’ils aimeraient bien mais que ce sont les iraniens etc. Ça renforce leur position de manière intelligente, » explique un expert politique qui ajoute qu’il n’est pas certain que les turcs aient un intérêt pour la Syrie. « Ce qu’ils veulent, c’est un contrôle du Nord de la frontière. Ils voient d’abord leur intérêt de grand voisin. Eviter d’avoir une zone kurde dangereuse, une poche kurde en Syrie, à leur frontière. Ce n’est pas facile, mais cela paraît jouable. »

Pour de nombreux observateurs, si les russes sont au pic de leur puissance militaire et au pic de leur puissance politique en Syrie, chaque jour qui passe renforce les coûts financiers et les risques. Risque qu’à un moment ou à un autre, ils perdent la main et que l’opposition leur dise que c’est terminé, qu’elle refuse de rentrer dans leur jeu. Risque que le HNC (Haut Comité National) déclare qu’il ne viendra pas à Genève. Risque qu’Assad leur dise « merci, vous m’avez sauvé, maintenant, je n’ai plus besoin de vous. »

Le sentiment qui prévaut parmi les diplomates, c’est que les russes ont besoin de la communauté internationale, et notamment des occidentaux pour obtenir un accord -qui n’est toutefois, pas celui que les occidentaux souhaiteraient. Les divergences restent encore nombreuses : les russes se rendent à Genève avec une opposition divisée, (ce qui leur convient tout à fait, puisqu’ils ne veulent pas d’un rôle leader pour le HCN), cependant que la communauté internationale aimerait une opposition chapeautée par le HCN ; les russes aimeraient revoir la constitution, créer un régime un peu différent -où le président n’aura pas tous les pouvoirs, et avoir un gouvernement dit d’union national, au sein duquel Assad et son entourage auront le rôle clé. « Ils aimeraient continuer ainsi pendant une dizaine d’années, jusqu’à une prochaine élection, » explique un diplomate occidental. Ce que la communauté internationale ne voit pas d’un bon œil. Enclencher une transition politique avec Assad, et préparer sa sortie, -échelonnée dans le temps-, beaucoup de capitales, dont la France, sont contre, mais vont devoir s’y résoudre, faute de mieux. « Entre temps, on met autour de la table la vraie opposition, non pas l’opposition fantoche que Moscou voudrait, (des gens très pro-Assad, ou assez pro-Assad), et on prépare une vraie transition politique, » commente un diplomate. Pour le moment, la communauté internationale fait face à un vrai défi: doit-elle accepter de travailler avec les russes sur un compromis, sachant qu’ils veulent un gouvernement de transition qui durerait 10 ans, alors que la communauté internationale prône une transition rapide ?

Le volet reconstruction est un autre défi, puisqu’il représente un enjeu majeur auquel les russes ne pourront pas faire face. « Ils ne sont pas capables de mettre le premier rouble pour la reconstruction, » assure un représentant permanent. Les pays occidentaux dont la France, sont prêts à y prendre part, mais pas à n’importe quel prix et surtout pas en pure perte. Investir, oui, mais dans un pays qui se reconstruit vraiment, y compris politiquement. « Nous financerons que s’il y a une vraie transition politique. On ne veut pas donner d’argent à Assad. Nous savons que s’il reste, il va recréer le drame qu’il a créé il y a cinq ans. Jamais il ne pourra réunifier le pays. Jamais il ne pourra reconstruire le pays. Ce n’est pas un jugement moral. Mais nous savons qu’il redeviendra une machine à créer du djihad, une machine à créer une opposition djihadiste, contre lui et malheureusement contre nous tous, donc à créer du terrorisme et bien entendu des refugiés, » affirme un expert militaire. Or les deux objectifs de la communauté internationale et des occidentaux, sont la lutte contre le terrorisme et la stabilisation du pays qui deviennent complémentaires : « Nous devons lutter contre Daesh en Syrie, tous ensemble. Pour cela, notre objectif, c’est la prise de Raqqa qui doit se faire le plus rapidement possible, avant que les états majors de Daesh qui s’y trouvent, ne produisent de nouveaux attentats terroristes en France et ailleurs, » confirme un expert militaire qui confirme que ce qui est compliqué, c’est la tactique : « Qui va prendre Raqqa ? Les syriens du régime qui possèdent les forces militaires ? Les turcs et leurs alliés qui eux aussi ont leurs forces militaires ? Ou bien les FDS (Forces Démocratiques de Syrie), qui sont des forces à la fois arabes et kurdes ? »

Astana ne va pas réinventer une solution politique –elle a été définie il y a 4 ans par le communiqué de Genève, qui prévoit une transition politique, avec une facilitation faite par les Nations Unies et non pas inventée, ou réinventée par les russes. « Il y a beaucoup de raisons de penser que le cessez-le-feu est très fragile. Ce qui est en train de se passer en est la démonstration éclatante. Il est largement violé, en premier lieu par le régime syrien lui-même, » commentait un diplomate, il y a quelques jours. Comme d’autres, il espère que le cessez-le feu parviendra enfin à être respecté. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Si l’accord a été le fait de discussions entre les russes, et un peu, avec les iraniens, les syriens étaient les grands absents. Selon un conseiller militaire, la partie active des combats contre l’opposition est le fait des russes, du Hezbollah, des iraniens et de leurs mercenaires. L’essentiel des combats n’est plus mené par l’armée syrienne. « Ce que l’on voit, ce sont des violations de cessez-le feu par le régime syrien qui donne l’impression de ne pas avoir envie de faire ce que les russes voudraient qu’ils fassent, c’est à dire arrêter les combats. Il semble que les autorités syriennes veulent poursuivre la solution militaire. »

Les conclusions d’Astana sont ambiguës. Dorénavant, l’enjeu, c’est la définition du partage de pouvoirs. Assad a le vent en poupe et veut maximiser ce qu’il a entrepris. Staffan De Mistura, qui reste aux commandes, doit organiser des consultations et des négociations avec Assad. Les russes savent que la guerre n’est pas la solution car personne ne peut la gagner : « Il n’existe pas de solution militaire au conflit syrien. Il ne peut être résolu que par un processus politique, » affirmait le communiqué final de la Russie, de la Turquie et de l’Iran à la fin du meeting d’Astana.
A l’heure où des pourparlers de paix sont en cours, un contentieux demeure: celui des armes chimiques. Depuis que le quatrième rapport de la mission d’enquête conjointe (JIM) a établi que l’armée syrienne avait, dans au moins trois cas, utilisé des armes chimiques contre les populations civiles, (Daesh l’aurait fait dans au moins un cas), une vaste majorité de pays membres du Conseil de sécurité, pense qu’il serait cohérent d’engager une action. Plusieurs délégations sont prêtes à chercher un terrain pour amener les russes à une solution effective afin qu’ils ne soient pas amenés à mettre leur veto. « La voie est très étroite. La Russie est en passe de devenir un partenaire incontournable dans la résolution du conflit syrien. Alors que vont s’ouvrir à Genève, de nouvelles négociations en vue de trouver une solution à la crise syrienne, il serait malvenu de se mettre la Russie à dos. D’un côté elle s’oppose à toute utilisation d’armes de destruction massive, d’armes chimiques, de l’autre, en ne votant pas ou contre, elle donne l’impression qu’on couvre ces agissements, c’est terrible, » s’émeut un diplomate.

Maintenant qu’une trêve a été conclue sous la tutelle de la Russie et de ses alliés, et sans les Etats Unis, les grandes capitales s’interrogent : qui seront les personnes qui, au Département d’état américain (les équipes ne sont toujours pas constituées) seront chargées du dossier syrien ? Les rapports de force vont-ils changer ? Les Etats Unis vont-ils laisser le champ libre aux russes ? Vont-ils demander une vraie transition politique ? Pour le moment, la nouvelle administration américaine ne semble toujours pas intéresser par la Syrie.

Célhia de Lavarène

8 février 2017