« Au Marché de la Poésie de Paris, la liberté fait entendre ses voix »
Chaque début d’été, la place Saint-Sulpice se métamorphose. Les terrasses bruissent de conversations littéraires, les livres s’ouvrent comme des fenêtres sur le monde et les poètes, venus de tous horizons, redonnent aux mots leur fonction première : celle de relier les êtres.
Du 3 au 7 juin 2026, le Marché de la Poésie a une nouvelle fois confirmé sa place unique dans le paysage culturel européen. Plus de quatre cents éditeurs, revues et acteurs de la création poétique y ont convergé, transformant le cœur historique de Paris en une véritable cité éphémère de la parole et de l’imaginaire. Dans un monde traversé par les tensions géopolitiques, les fractures identitaires et les bouleversements technologiques, ce rendez-vous annuel apparaît plus que jamais comme un espace de respiration. Ici, les langues dialoguent au lieu de s’affronter. Les cultures se rencontrent au lieu de se replier sur elles-mêmes. La poésie retrouve sa vocation essentielle : celle d’être un lieu de liberté. Cette édition, placée sous le signe de l’ouverture internationale, mettait à l’honneur la poésie irlandaise contemporaine. Sous la présidence de l’écrivaine et dramaturge Leslie Kaplan, le Marché a offert pendant plusieurs jours un panorama vivant de la création poétique mondiale, où les voix émergentes côtoyaient les auteurs confirmés.
Parmi les ouvrages présentés, une anthologie a particulièrement retenu l’attention « Liberté, quand les poètes veillent sur le monde », publiée aux Éditions L’Harmattan. Née d’un récital de poésie et de musique organisé à l’Institut du monde arabe et au Centre culturel égyptien dans le cadre du Printemps des Poètes, cette œuvre collective rassemble des écrivains venus de différents pays, langues et traditions culturelles. À travers leurs textes, ils interrogent ce que signifie aujourd’hui le mot « liberté », non comme un slogan, mais comme une expérience humaine fragile, toujours à défendre.
Les poètes réunis dans ce volume composent une constellation de sensibilités où se croisent la Méditerranée, l’Europe orientale, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la France. Amal Berrada, Anna Lebedeva, Michel Cassir, Hanen Marouani, Françoise Khoury El Hachem, Samih Choukeir, Nabil Shofan, Éric Sivry, Patrick Navaï, Tristan Cassir et leurs compagnons d’écriture donnent naissance à une polyphonie où chaque voix conserve sa singularité tout en participant à une même interrogation sur l’avenir du monde.
L’ouvrage est précédé de deux textes remarquables. Dans une préface intitulée La poésie comme veille du monde, Anne-Claire Legendre, présidente de l’Institut du monde arabe, rappelle que la culture demeure un rempart contre l’effacement et l’oubli. Faisant dialoguer les paroles de Leïla Shahid et de Mahmoud Darwich, elle inscrit la poésie dans cette tension féconde entre résistance et espérance qui traverse l’histoire des peuples.
Albert Dichy, spécialiste de Jean Genet et directeur littéraire de l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, prolonge cette réflexion dans une seconde préface intitulée Prendre ses libertés. Son constat est lucide : la liberté ne devient visible que lorsqu’elle est menacée. Dès lors, la poésie cesse d’être un simple exercice esthétique pour devenir un acte de vigilance.
Cette vigilance irrigue l’ensemble du recueil. Les textes réunis ne prétendent pas apporter de réponses définitives aux crises de notre temps. Ils proposent davantage : un espace de réflexion, de sensibilité et d’écoute. Dans un monde saturé de bruit et d’immédiateté, ils réhabilitent le temps long de la parole intérieure. La dimension musicale du projet participe pleinement à cette démarche. Les lectures de la comédienne Farida Ouchani, accompagnées par les musiciens Wassim Ben Chaouacha, Claudia Christiansen et Kirolos Sobhy, ont donné aux poèmes une résonance particulière, faisant dialoguer les langues, les rythmes et les traditions artistiques.
La couverture de l’ouvrage prolonge cette invitation au voyage intérieur. Réalisée par la peintre norvégienne Marit Fosse, l’œuvre intitulée Au Printemps des Poètes déploie une abstraction lumineuse où les couleurs semblent éclore comme des fleurs de lumière. Jaunes solaires, roses éclatants, bleus profonds et verts tendres composent un paysage mouvant qui évoque à la fois le renouveau du printemps et la puissance créatrice de l’imaginaire. Rien n’y est figé. Tout y circule, tout y respire. Comme les poèmes qu’elle accompagne, cette peinture affirme que la liberté est peut-être d’abord une disponibilité au monde, une capacité à accueillir l’inattendu, à préserver l’espérance et à faire confiance à la beauté.
Au-delà de la diversité des œuvres présentées, le Marché de la Poésie 2026 aura rappelé une évidence souvent oubliée : dans les périodes de doute, la poésie demeure l’un des rares espaces où les êtres humains peuvent encore se rencontrer sans se réduire à leurs appartenances, leurs frontières ou leurs différences. À l’heure où les discours de division gagnent du terrain, les poètes réunis à Paris nous rappellent que la littérature ne change peut-être pas le monde à elle seule, mais qu’elle contribue à préserver ce sans quoi aucun monde commun n’est possible : la liberté d’imaginer, de penser et d’espérer. Et c’est sans doute là sa plus précieuse mission.
Par Fatima Guémiah
LES POÈTES
NICOLE BARRIÈRE
Poète, essayiste, traductrice et éditrice, Nicole Barrière occupe une place reconnue dans le paysage de la poésie francophone contemporaine. Auteure de nombreux recueils et contributrice régulière à des revues et anthologies internationales, elle dirige la collection « Accent tonique » aux Éditions L’Harmattan. Son œuvre est portée par une réflexion constante sur la paix, la liberté et le dialogue entre les cultures. À l’origine de l’appel international « 1001 poèmes pour la paix et la démocratie en Afghanistan », elle affirme une conception de la poésie comme espace de solidarité et de résistance. Récompensée par plusieurs distinctions, elle poursuit un travail de création et de transmission où se rencontrent poésie, traduction, arts visuels et littératures du monde.
AMAL BERRADA
Poétesse, psychologue et professeure-chercheure marocaine, Amal Berrada développe une œuvre qui unit recherche, création littéraire et engagement culturel. Longtemps enseignante à Fès, notamment à l’Université Al Quaraouiyine, elle a construit un parcours où les sciences humaines nourrissent une écriture attentive aux mouvements de l’âme. Écrivant en arabe et en français, elle explore les territoires de la mémoire, de la solitude, de la transmission et des émotions humaines. Son œuvre, empreinte de délicatesse et d’introspection, s’attache à faire émerger l’universel à partir de l’expérience intime. Elle participe activement à de nombreuses initiatives culturelles et contribue au rayonnement de la francophonie sur la scène internationale.
MICHEL CASSIR
Né à Alexandrie en Égypte et ayant grandi au Liban, Michel Cassir appartient à cette génération d’écrivains méditerranéens dont l’œuvre se déploie entre plusieurs langues et plusieurs horizons. Scientifique de formation, poète par vocation, il dirige depuis 2001 la collection « Levée d’Ancre » aux Éditions L’Harmattan. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il développe une poésie traversée par la mémoire, l’exil et les identités multiples. Publié dans de nombreux pays d’Europe et du bassin méditerranéen, il a reçu le prix « Jasmin d’Argent » pour l’ensemble de son œuvre. Installé à Paris, il poursuit un travail qui fait dialoguer les cultures du Levant et l’espace francophone contemporain.
TRISTAN CASSIR
Poète, architecte et enseignant, Tristan Cassir est né en France en 1991. Héritier d’une histoire familiale qui relie l’Argentine, le Liban, l’Égypte et la France, il inscrit son écriture dans une géographie intime où les lieux deviennent mémoire. Auteur des recueils Pointe Rouge, Écho des murailles du présent et Sarabande, il développe une poésie attentive aux paysages, aux traces du temps et aux circulations entre les cultures. Son regard d’architecte nourrit une œuvre où l’espace, la matière et la lumière dialoguent avec la quête poétique.
ANNA LEBEDEVA
Née au Kazakhstan et écrivant en langue russe, Anna Lebedeva partage aujourd’hui sa vie entre Genève et Paris. Son parcours nourrit une œuvre sensible où les thèmes de la mémoire, de l’exil et de la transformation intérieure occupent une place centrale. Sa poésie, épurée et méditative, interroge les liens entre identité, liberté et destin. À travers une écriture d’une grande sobriété, elle explore les fragilités du monde contemporain tout en cherchant les espaces de réconciliation intérieure. Ses textes ont été présentés lors de lectures publiques en Europe et aux États-Unis.
HANEN MAROUANI
Poétesse, traductrice, chercheuse et enseignante, Hanen Marouani construit son œuvre au croisement des langues et des cultures. Après avoir enseigné dans plusieurs universités tunisiennes, elle poursuit son parcours académique en Europe, notamment à Milan et à Strasbourg. Ses recherches consacrées aux écritures féminines nourrissent une création poétique où la mémoire, l’exil intérieur et la quête d’un langage commun se répondent. Auteure de plusieurs recueils et traductrice de poésie arabe contemporaine, elle participe activement à la circulation des œuvres entre les espaces culturels méditerranéens et européens.
ÉRIC SIVRY
Poète, essayiste et critique littéraire, Éric Sivry développe depuis plusieurs décennies une œuvre qui associe création poétique et réflexion sur la littérature. Auteur d’une douzaine de recueils traduits dans plusieurs langues, il s’intéresse également aux grandes figures de la modernité littéraire. Ses travaux consacrés à Marcel Proust, Guillaume Apollinaire ou Yves Bonnefoy témoignent d’une profonde connaissance de la poésie française. Cofondateur de la revue Intuitions, il a également animé pendant de nombreuses années l’émission radiophonique Le Pont des Arts, consacrée aux échanges entre littérature, musique et création contemporaine.
MOHAMED ISMAÏL
Né au Caire en 1974, Mohamed Ismaïl appartient à cette génération d’écrivains dont le parcours international nourrit la création littéraire. Formé à l’Université Aïn Shams puis à l’Université Paris-Dauphine, il a longtemps évolué dans l’univers des télécommunications avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Auteur de plusieurs romans, il explore les questions de mémoire, d’identité, de migrations et de transmission. Son œuvre fait dialoguer les villes, les langues et les cultures dans une écriture où se rencontrent la précision de l’observation et le souffle du récit.
FRANÇOISE KHOURY EL HACHEM
Poète et écrivaine, Françoise Khoury El Hachem déploie une œuvre profondément habitée par les multiples visages de l’amour, de la mémoire et de la beauté. Sa poésie conjugue sensibilité intime et ouverture au monde. Invitée dans de nombreuses rencontres littéraires internationales, elle fait entendre une voix marquée par la douceur, la fidélité aux émotions et l’attachement à la culture du Levant. Elle a participé à plusieurs ouvrages collectifs consacrés à la poésie contemporaine et à la mémoire culturelle du Liban.
GHASSAN TARABAY
Romancier, poète, musicien et philosophe, Ghassan Tarabay est né au Liban. Docteur de la Sorbonne, il a consacré ses recherches à la pensée politique de Platon et d’Al-Farabi, établissant un dialogue fécond entre les traditions intellectuelles d’Orient et d’Occident. Auteur de romans, d’essais et de recueils poétiques, il développe une œuvre où se rencontrent réflexion philosophique, imaginaire littéraire et sensibilité musicale. Ses écrits interrogent les grandes questions de la liberté, de l’humanisme et de la coexistence des cultures.
NABIL SHOFAN
Poète, écrivain et journaliste né à Homs, en Syrie, Nabil Shofan appartient à cette génération d’auteurs dont l’œuvre est traversée par l’expérience du déplacement et de la mémoire. Installé en France, il participe régulièrement à des festivals et rencontres littéraires. Son écriture explore les blessures de l’histoire autant que les ressources de l’espérance. Son recueil The Last Diwan, publié en 2024, a rencontré un accueil remarqué et s’inscrit dans un renouvellement contemporain de la poésie arabe en exil.
PATRICK NAVAÏ
Poète, peintre, musicien et animateur d’ateliers d’écriture, Patrick Navaï revendique un héritage franco-persan qui irrigue l’ensemble de son œuvre. Ancien instituteur, correspondant culturel puis régisseur d’orchestre, il a toujours placé la transmission au cœur de son parcours. Sa poésie est nourrie par les traditions littéraires de l’Orient et de l’Occident, qu’il fait dialoguer avec humour et érudition. À travers ses textes, il célèbre les passerelles entre les imaginaires, les langues et les héritages culturels.
SAMIH CHOUKEIR
Né à Quneitra, en Syrie, en 1957, Samih Choukeir est l’une des grandes voix de la chanson engagée arabe contemporaine. Musicien, compositeur, chanteur et poète, il fait de la création artistique un espace de mémoire, de liberté et de résistance. Formé au Conservatoire de Kiev, il développe depuis les années 1980 une œuvre où la musique dialogue avec la poésie et les aspirations démocratiques. Ses chansons, souvent inspirées par les grands poètes arabes, accompagnent depuis plusieurs décennies les combats pour la dignité humaine et la liberté d’expression.
SYLVIE JACOBÉE
Poète, nouvelliste et universitaire, Sylvie Jacobée enseigne la littérature française tout en poursuivant une œuvre littéraire riche et diversifiée. Docteure ès Lettres, elle a consacré ses recherches aux récits du XIXᵉ siècle, notamment à Maupassant, Flaubert et Balzac. Auteure de recueils de poésie, de contes et de nouvelles, elle développe une écriture attentive aux chemins de l’imaginaire et aux métamorphoses de l’être. Son travail associe exigence littéraire, transmission du savoir et goût du récit.
MUSIQUE
CLAUDIA CHRISTIANSEN
Née à Córdoba, en Argentine, Claudia Christiansen est compositrice, musicienne, chanteuse et comédienne. Formée au hautbois, à la direction chorale et à la composition, elle a parcouru l’Amérique latine avant de s’installer en France. Son parcours se caractérise par une constante ouverture aux dialogues entre musique, théâtre et poésie. Interprète, pédagogue et créatrice, elle compose pour la scène et pour diverses formations instrumentales. Très engagée dans la vie culturelle, elle participe régulièrement à des projets poético-musicaux et contribue depuis plusieurs années au rayonnement du Printemps des Poètes.
WASSIM BEN CHAOUACHA
Luthiste virtuose, compositeur et musicologue, Wassim Ben Chaouacha figure parmi les artisans du dialogue entre les traditions musicales méditerranéennes et la création contemporaine. Soliste reconnu, il se produit sur de nombreuses scènes internationales aux côtés d’orchestres prestigieux. Parallèlement à son activité artistique, il mène des recherches sur l’évolution des formes orchestrales dans le monde arabe au XXᵉ siècle. Fondateur de l’École des Musiques Méditerranéennes de Paris, il œuvre à la transmission d’un patrimoine musical vivant et à son inscription dans les pratiques artistiques d’aujourd’hui.
LECTURE
FARIDA OUCHANI
Comédienne franco-marocaine, Farida Ouchani mène une carrière qui conjugue cinéma, télévision, théâtre et engagement culturel. Elle a notamment marqué le public par ses interprétations dans Présumé Coupable, Tata Bakhta ou encore La Daronne. Récompensée au Festival international d’Avanca au Portugal, elle développe également un important travail de transmission à travers l’Association du Verbe Irisé, qu’elle a fondée. Lectrice attentive des textes contemporains, elle accorde une place particulière à la poésie comme espace de partage et de rencontre.
MODÉRATION
FATIMA GUÉMIAH
Journaliste, écrivaine, éditrice et organisatrice d’événements culturels, Fatima Guémiah œuvre depuis de nombreuses années au dialogue entre les cultures et à la promotion de la création littéraire contemporaine. Membre de l’Association de la Presse Étrangère et correspondante de presse internationale, elle conjugue activité journalistique, écriture et médiation culturelle. Directrice de la collection « Le Scribe » aux Éditions L’Harmattan, elle accompagne de nombreux projets consacrés à la poésie et aux littératures du monde. À travers les anthologies qu’elle dirige et les rencontres qu’elle organise, elle contribue à faire circuler les voix, les langues et les imaginaires qui composent la richesse de la francophonie contemporaine.

