Beaubourg, ou l’hospitalité de la culture6

5 January

Alors que le Centre Pompidou ferme ses portes jusqu’en 2030 pour une vaste métamorphose, un livre vient rappeler combien ce lieu fut et demeure une exception mondiale. Dans l’ouvrage « L’Épopée Beaubourg, de la genèse à l’ouverture (1971-1978) », Claude Mollard raconte, depuis l’intérieur même de l’État, comment un projet jugé irréalisable est devenu l’un des symboles les plus puissants de l’accès universel à la culture.

Le 22 septembre 2025, Beaubourg s’est tu. Les escalators se sont immobilisés, la grande piazza a retenu son souffle, et Paris a vu s’éloigner, pour quelques années, l’un de ses cœurs battants. Avant cette fermeture provisoire, le Centre Pompidou a offert un dernier salut au monde. Ce silence programmé agit comme une invitation, revenir à l’origine d’un lieu qui n’a jamais été seulement un musée, mais une promesse.

Le livre de Claude Mollard, publié aux éditions du Centre Pompidou, n’est ni un simple témoignage ni une chronique administrative. Il se lit comme le récit d’un affrontement entre le possible et l’impossible, entre l’audace culturelle et les résistances politiques. À travers ses carnets tenus au jour le jour, c’est toute une vision de la culture comme bien commun qui se dévoile.

Lorsque le projet Beaubourg est lancé, la France sort à peine de Mai 68. Les universités sont en crise, les hiérarchies vacillent, les savoirs réclament l’air libre. Georges Pompidou, président de la république, amateur éclairé d’art moderne, comprend que la réponse ne peut être uniquement économique ou institutionnelle. Elle doit être culturelle. Il l’écrit dans « Le Nœud gordien », la contestation est d’abord une affaire de culture. Beaubourg naît de cette intuition, non comme un monument idéologique, mais comme un espace de circulation, de rencontres et de libertés.

L’idée est radicale, presque naïve par son ambition, réunir en un seul lieu l’art moderne et contemporain, une bibliothèque ouverte à tous, la musique la plus expérimentale, le design, le cinéma, la pensée vivante. Permettre à chacun d’entrer, de lire, de regarder, sans médiation ni intimidation. Toucher les livres librement, traverser l’art sans codes préalables, ce qui semble aujourd’hui évident relevait alors d’une révolution silencieuse. Beaubourg invente une hospitalité culturelle.

La filiation avec André Malraux, écrivain, ministre de la culture qui a joué un rôle clé dans la promotion des arts et de la culture en France est perceptible, mais incomplète. Malraux avait rêvé de démocratisation culturelle ; Georges Pompidou, président de la république en propose l’expérience concrète. Là où les Maisons de la culture demeuraient souvent des temples du théâtre, Beaubourg devient un carrefour, un forum, un lieu où les disciplines cessent de s’ignorer. Commencer par Paris n’est pas un geste centralisateur, mais un signal adressé au monde.
Car Beaubourg est aussi une aventure politique fragile. La mort brutale de Pompidou, en 1974, manque de faire s’effondrer l’édifice avant même qu’il n’existe. Sans son protecteur, le projet vacille. Les ministères hésitent, les financements se dérobent, les donateurs doutent. Valéry Giscard d’Estaing, président de la république tente d’interrompre l’entreprise, tandis que Jacques Chirac, Premier ministre s’y oppose, par fidélité autant que par conviction. Claude Mollard raconte ces années de tension extrême, où chaque décision devait être conquise. L’ « épopée » est ici littérale, rien n’allait de soi.

À cette lutte politique s’ajoute un choc esthétique. Le choix d’un concours international, inédit en France, ouvre les portes à l’inconnu. Sur 681 projets venus du monde entier, le jury présidé par Jean Prouvé distingue la proposition radicale de Renzo Piano et Richard Rogers. Un bâtiment sans façade noble, exhibant ses tuyaux, ses circulations, sa structure même. Une architecture qui refuse le secret et proclame la transparence. Pompidou doute, mais accepte, par respect pour les artistes, cette audace qui dérange Paris autant qu’elle le projette dans l’avenir.
Le reste appartient à l’histoire mondiale de la culture. Inauguré en 1977, le Centre Pompidou accueille près de dix millions de visiteurs dès sa première année. Il devient un lieu où se croisent étudiants, chercheurs, artistes, familles, voyageurs venus de tous les continents. Peu d’institutions ont su, à ce point, conjuguer exigence artistique et ouverture populaire.

Aujourd’hui, alors que Beaubourg s’efface temporairement derrière les palissades du chantier, « L’Épopée Beaubourg » rappelle une vérité essentielle, lisible bien au-delà de Paris, l’accès à la culture n’est jamais un acquis, mais une conquête. Beaubourg fut un pari politique, architectural et humain. Il est devenu un langage universel. Peut-être un lieu unique au monde, parce qu’il n’a jamais cessé de considérer la culture non comme un privilège, mais comme un droit.

Fatima Guemiah.