L’amour, une langue sans frontières La poésie arabe contemporaine à l’Institut du monde arabe à Paris
Dans un monde traversé par les fractures, les crispations identitaires et les silences imposés, la poésie demeure l’un des rares espaces où la parole circule librement, sans frontières ni passeports. En consacrant un rendez-vous à L’amour dans tous ses états, les « Samedis de la poésie de l’Institut du monde arabe » rappellent que le désir, l’intime et l’émotion sont aussi des formes de résistance, des lieux de dialogue entre les cultures et les mémoires. Nous croyons à cette circulation des voix et des langues, à cette capacité de la culture à créer du lien là où tout semble se fragmenter. Cet article s’inscrit dans cette conviction celle que la poésie, lorsqu’elle est partagée, lue, traduite et écoutée, devient une expérience collective, profondément contemporaine. Une invitation à ralentir, à écouter et à se laisser traverser par les mots tout simplement.
L’amour, une langue universelle. À l’Institut du monde arabe, la poésie contemporaine réinvente le désir
À Paris, « Les Samedis de la poésie de l’Institut du monde arabe » ouvrent l’année 2026 par une rencontre d’exception consacrée à l’amour dans la poésie arabe contemporaine. Portée par la voix et l’expertise de Farouk Mardam-Bey, cette soirée invite à une traversée sensible entre héritage et modernité, où la parole poétique devient espace de liberté, de désir et de mémoire partagée.
L’amour, matrice d’une poésie millénaire
Depuis ses origines, la poésie arabe fait de l’amour l’un de ses fondements les plus puissants. Dès la fin du VIᵉ siècle, les grandes qasidas préislamiques placent le désir au cœur du poème, qu’il se dise dans la plainte, la célébration ou l’excès. Amour chaste et inaccessible (ʿudhri), passion sensuelle, exaltation du corps ou ivresse mystique : les registres se multiplient et dessinent une tradition d’une richesse exceptionnelle. De Imru al Qays à Jamil Buthayna, de Qays ibn al Mulawwah (Majnoun Layla) à Abu Nuwas, jusqu’à Ibn Zaydoun, les poètes ont fait de l’amour un territoire de transgression, de sublimation et d’invention. Une langue où le désir devient matière poétique et où l’intime rejoint l’universel.
Du respect des formes à la nécessité de la rupture
Au XXᵉ siècle, les poètes de la première moitié du siècle prolongent cet héritage avec fidélité et élégance. Ahmed Shawqi, Hafiz Ibrahim, ou encore Badr Shakir al Sayyab dans ses premiers écrits, s’inscrivent dans une continuité formelle, conservant les mètres classiques et une vision idéalisée de l’amour. Mais à partir des années 1950, la poésie arabe connaît une mutation profonde. Les bouleversements politiques, l’exil, les défaites et les fractures du monde arabe imposent de nouvelles urgences. L’amour cesse d’être un simple motif lyrique pour devenir un espace de tension, de doute et parfois de résistance. La parole se fragmente, se fait plus introspective, traversée par l’Histoire, tout en révélant les persistances d’une domination masculine encore largement à l’œuvre.
Dire l’amour autrement, quatre voix contemporaines
Pour éclairer ces transformations, « Les Samedis de la poésie » donnent à entendre quatre grandes voix de la poésie arabe contemporaine, chacune incarnant une manière singulière de dire l’amour. Chez Adonis, dans « Les Métamorphoses de l’amoureux », l’amour devient une force cosmique, capable de transformer le monde et le langage. Il est acte de création, rupture avec les formes figées, quête permanente de renaissance. Avec Ounsi El-Hage, notamment dans « La Messagère aux cheveux longs jusqu’aux sources », l’amour se fait cri et vertige. Le désir s’y dit sans détour, dans une langue à vif, où le corps et la parole se rejoignent dans une urgence presque mystique. Mahmoud Darwich, dans « S’envolent les colombes », mêle l’amour à l’exil et à la perte. L’être aimé devient à la fois présence intime et métaphore de la patrie absente. Chez lui, la poésie amoureuse demeure inséparable de l’Histoire et tente de préserver un espace d’humanité face à la violence du monde. Enfin, Amjad Nasser, dans « L’Ascension de l’amant », propose une écriture méditative et intérieure. L’amour y est une traversée lucide, marquée par l’errance et la conscience d’un monde fragmenté, où le lien à l’autre reste fragile mais nécessaire. Nizar Qabbani, la parole libérée : impossible d’évoquer la poésie amoureuse contemporaine sans rappeler l’apport décisif de Nizar Qabbani. En libérant la parole du désir, en brisant de nombreux tabous, il a ouvert la voie à une expression directe, sensuelle et parfois provocatrice de l’amour, tout en donnant une place nouvelle à la voix féminine dans la poésie arabe.
Quand la poésie devient expérience vivante
Lectures en arabe et en français, présence musicale du violoncelle, circulation entre les langues et les émotions : cette rencontre se présente comme une expérience poétique à part entière. Entre mémoire et invention, désir et vertige, « Les Samedis de la poésie de l’IMA » invitent le public à écouter ce que l’amour continue de dire et parfois de crier dans la langue des poètes arabes contemporains. Un rendez-vous rare, à la croisée des cultures, destiné aussi bien aux passionnés de littérature qu’à celles et ceux qui souhaitent découvrir la poésie comme un art vivant, ouvert sur le monde.
Écho poétique
Où m’emportes-tu mon aimé, loin de mes parents,
De mes arbres, de mon petit lit et de mon ennui,
De mes miroirs, de ma lune, du coffre de mes jours, de mes nuits de veille,
De mes habits et de ma pudeur ?
Où m’emportes-tu mon aimé, où ?
Dans mon oreille, tu enflammes les steppes, tu me charges de deux vagues,
Tu brises deux côtes, tu me bois, me brûles,
Et m’abandonnes sur le chemin du vent vers toi.
Pitié… Pitié…
Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar
Les Samedis de la poésie de l’IMA
• Farouk Mardam-Bey, présentation
• Omar Kaddour, lectures en arabe
• Clémence Azincourt, lectures en français
• Lola Malique, violoncelle

