À l’Opéra national de Paris « Pax Musica » fait entendre une autre diplomatie, celle de la musique

12 March

Dans un monde marqué par les fractures géopolitiques, les déplacements forcés et les tensions persistantes entre nations, certaines initiatives culturelles tentent de réinventer les chemins du dialogue. À Paris, « l’Académie Pax Musica » s’inscrit dans cette dynamique en proposant une réponse singulière aux déséquilibres du monde contemporain, faire de la musique un espace de rencontre, de transmission et de reconstruction.

Le Studio Bastille de l’Opéra national de Paris accueille le concert de la promotion 2025-2026 de Pax Musica, le 13 mars 2026. Une soirée qui dépasse largement le cadre d’un simple événement musical. Sur scène, des musiciens professionnels venus d’horizons multiples, Europe de l’Est, Caucase, Levant et ayant trouvé refuge en France partageront le plateau avec des mentors internationaux reconnus. Ensemble, ils incarnent une génération d’artistes pour qui la musique devient un langage commun dans un monde fragmenté.

Après six mois de résidence artistique, ces artistes proposent un programme conçu comme une traversée musicale entre les cultures et les époques. Le romantisme européen dialogue avec les traditions du Moyen-Orient et du Caucase, révélant un patrimoine sonore à la fois multiple et profondément universel. La pianiste Dana Ciocarlie, figure majeure du piano contemporain, le clarinettiste Raphaël Sévère et la violoniste Eva Zavaro partageront la scène avec les jeunes lauréats de l’académie.

Une cartographie musicale du monde

Le programme s’organise comme une véritable cartographie sonore. Il s’ouvre sur un voyage en terres slaves et roumaines, réunissant les œuvres d’Antonín Dvořák, de Dinu Lipatti et de Viktor Kosenko, où la tradition folklorique rencontre l’élégance du piano romantique. Le concert se poursuit avec un dialogue inattendu entre l’Europe et le Levant : le romantisme de Felix Mendelssohn se confronte aux Chants d’Urnina du compositeur syrien Dia Succari, figure majeure de la musique savante arabe contemporaine. L’héritage de l’école française apparaît ensuite dans un programme allant du lyrisme de César Franck à l’énergie contemporaine de Guillaume Connesson. La soirée se poursuit par une immersion dans les paysages musicaux d’Europe centrale avec les œuvres de Bohuslav Martinů et Myroslav Skoryk, avant de s’achever sur une évocation du Caucase, où duduk, qanûn et piano dialoguent autour des musiques de Komitas et de Pyotr Ilyich Tchaikovsky. Ce parcours musical dessine une géographie symbolique où les frontières politiques s’effacent au profit d’une circulation des traditions et des sensibilités.

Une réponse artistique aux fractures du monde

À l’origine de ce projet se trouve la musicienne et chercheuse Hélène Daccord. Fondée en 2025, Pax Musica se présente comme une « académie de musique sans frontière » destinée à accompagner des musiciens professionnels réfugiés dans la poursuite de leur carrière. Contrairement à une institution pédagogique classique, l’académie ne dispense pas de formation académique. Elle fonctionne plutôt comme un réseau de compagnonnage artistique, mettant en relation des musiciens confirmés et des artistes déplacés afin de leur offrir des opportunités de concerts, de mentorat et de visibilité professionnelle.

Ancienne étudiante à l’École normale supérieure, Hélène Daccord s’est intéressée très tôt aux questions de relations internationales et aux politiques d’intégration des réfugiés en Europe. La crise migratoire de 2015 constitue un moment déterminant dans son parcours intellectuel et artistique. « Il m’est apparu évident que la musique pouvait devenir un espace de reconstruction pour ces artistes, explique-t-elle. Beaucoup d’entre eux ont dû interrompre brutalement leur carrière. « Pax Musica » cherche à recréer un environnement où ils peuvent se consacrer pleinement à leur art. » Le projet s’inspire d’initiatives internationales comme le « West-Eastern Divan Orchestra » ou le programme vénézuélien « El Sistema », qui ont démontré la capacité de la musique à dépasser les divisions politiques et sociales.

La musique comme diplomatie silencieuse

À l’heure où les crises géopolitiques se multiplient et où les institutions internationales peinent parfois à rétablir des espaces de dialogue, certaines initiatives culturelles assument un rôle discret mais essentiel. Elles inventent une forme de diplomatie informelle, fondée sur la circulation des œuvres, des artistes et des imaginaires. Dans ce contexte, Pax Musica apparaît comme l’un de ces laboratoires où s’esquisse une autre manière de penser les relations entre les peuples. Au-delà de la scène parisienne, l’association développe également des projets dans les territoires français en Bourgogne, en Savoie et dans d’autres régions afin de favoriser la rencontre entre les artistes et les publics. Car pour Hélène Daccord, l’enjeu dépasse largement la seule programmation musicale. « La musique ne résout pas les conflits, mais elle crée un espace où l’écoute redevient possible ». Dans un monde traversé par les tensions et les migrations forcées, cette écoute constitue peut-être l’une des formes les plus précieuses de résistance culturelle. Fatima Guemiah