Horace-Benedict de Saussure (1740–1799)

4 mars
Horace-Benedict de Saussure (1740–1799)

En 1760, le jeune Horace-Benedict de Saussure se rendit ? Chamonix, d ?cid ? ? atteindre le sommet du Mont Blanc, ou du moins ? ?tre celui qui le ferait escalader. Pour ce faire, il promit par voie d’affiche dans tous les villages avoisinants qu’une r ?compense serait attribu ?e ? la personne qui atteindrait la premi ?re le sommet de « la grande montagne blanche » culminant ? 4 807 m ?tres. Mais vingt-six ans allaient s’ ?couler avant que quelqu’un ne veuille s’y essayer. En 1785, il fit construire une cabane-refuge tr ?s haut dans la montagne et tenta d’atteindre le sommet, mais il dut y renoncer pour cause de mauvais temps.

Ce n’est qu’en 1786 qu’un guide de montagne du nom de Jacques Balmat d ?couvrit une route viable pour atteindre le sommet. Il mit dans la confidence un m ?decin chamoniard, Michel-Gabriel Paccard, et quelques semaines plus tard, les deux hommes acc ?d ?rent au point le plus ?lev ?. Balmat se rendit ? Gen ?ve pour recevoir des mains de Saussure la r ?compense promise. Cet ?v ?nement rendit ce dernier encore plus d ?termin ? ? atteindre lui-m ?me le sommet, mais ce n’est que le 1er ao ?t de l’ann ?e suivante que la m ?t ?o s’annon ?a favorable. Balmat prit la t ?te d’une ?quipe de dix-sept guides munis d’une ?chelle pour traverser les crevasses, ainsi que d’une tente et d’instruments scientifiques. Le fils de Saussure fut aussi de l’exp ?dition. Il faut dire que notre savant tenait autant ? prendre des mesures g ?ologiques et m ?t ?orologiques qu’ ? vaincre la montagne.

Cinq jours plus tard, un Anglais, le colonel Mark Beaufroy, accompagn ? de dix guides, se lan ?a ? la trace de Saussure. Beaufroy nous a laiss ? un compte rendu de son ascension r ?dig ? dans une belle ?criture cursive. Suite ? ces ?v ?nements, Saussure et Beaufroy furent tous deux ?lus membres de la Soci ?t ? royale de Londres. Ceux qui particip ?rent ? ces premi ?res exp ?ditions du Mont Blanc ?taient fort mal ?quip ?s et souffrirent ?norm ?ment de fatigue, de coups de soleil, de naus ?es et de soif.

Les Saussure faisaient partie de la vague de r ?fugi ?s protestants qui, au moment du massacre de la Saint-Barth ?lemy vers la fin du XVIe si ?cle, ont fui la Lorraine pour s’installer ? Gen ?ve. Fortun ?e, la famille appartenait aussi ? la noblesse. Le tout jeune Horace-B ?n ?dict ?tait en correspondance avec Albrecht de Haller, c ?l ?bre m ?decin, botaniste et naturaliste suisse vivant ? Berne. C’est lui qui encouragea le jeune homme ? ?tudier les plantes des Alpes. D ?s l’ ?ge de vingt-deux ans, Saussure fut nomm ? professeur de philosophie ? l’Acad ?mie de Gen ?ve, poste qu’il conservera pendant vingt-quatre ans. L’int ?r ?t pr ?coce qu’il voua ? la botanique le conduisit ? entreprendre des exp ?ditions solitaires sur le Sal ?ve et dans les Alpes ? la recherche de nouvelles plantes, mais tr ?s t ?t son attention se porta sur la structure des montagnes. En pratique comme en th ?orie, Saussure s’av ?ra un g ?ologue enthousiaste, pers ?v ?rant et fort dou ?. Lors de chaque exp ?dition, il remplissait ses cahiers d’observations sur l’endroit ou il se trouvait, la date, l’heure, l’altitude, la longitude et latitude, la temp ?rature, la pression atmosph ?rique, l’humidit ? — et jusqu’aux montants parfois de ses d ?penses ! On retrouve aussi sous sa plume ?l ?gante la description du mode de vie des gens qui habitaient la haute montagne. Il s’est pench ? sur la g ?ologie avec une exactitude inconnue jusqu’alors : disposition des couches et types de roches, fossiles et min ?raux qu’elles renfermaient. Partout o ? il se rendait, il mesurait la temp ?rature de l’eau, la direction et le d ?bit des fleuves, des glaciers et des lacs.

Comment les Alpes ?taient-elles arriv ?es l ? au juste ? Pourquoi les couches de roches ?taient-elles pli ?es comme du papier ? Comment expliquer la pr ?sence des glaciers ? Leur existence en haute montagne ?tait pour plus d’un une r ?v ?lation. Personne auparavant n’avait soulev ? de telles questions. Saussure, lui, ?tait d ?termin ? ? y apporter la r ?ponse scientifique ad ?quate (voir encadr ?).

C’est ainsi qu’il inventa et perfectionna plusieurs instruments scientifiques pionniers, tels que l’hygrom ?tre pour mesurer l’humidit ? de l’air et l’an ?mom ?tre pour estimer la vitesse du vent. On lui doit aussi diff ?rents types de thermom ?tres, dont un qu’on pouvait faire descendre au plus profond des lacs mais qui, pendant sa remont ?e, gardait marqu ?e la temp ?rature relev ?e au fond. En 1768, Saussure visita l’Angleterre et fit la connaissance de Benjamin Franklin ? Londres. De retour ? Gen ?ve il y introduisit le paratonnerre — invention de l’Am ?ricain que la population locale consid ?rait avec la plus grande m ?fiance.

Horace-B ?n ?dict avait pris pour ?pouse Albertine Boissier, membre d’une distingu ?e famille de banquiers genevois. La famille Saussure et leurs enfants habitaient un immeuble situ ? en pleine ville, mais poss ?daient aussi une ?l ?gante r ?sidence sur le lac ? Genthod, qu’on peut encore voir aujourd’hui. Les lettres de Saussure ? sa femme pendant ses voyages ? travers les Alpes sont des chefs-d’ ?uvre de charme, de bonne humeur et de tendresse.

Entre 1760 et 1790, Saussure entreprit dans les montagnes quatorze exp ?ditions g ?ologiques et publia un choix des d ?couvertes qu’il rapporta de ces voyages dans une s ?rie d’ouvrages intitul ?e Voyages dans les Alpes. N’ ?tant pas alpiniste, il se rendait uniquement dans des lieux facilement accessibles ? pied ou ? cheval. Nous lui devons des mots tels que « g ?ologie », « min ?ralogie », « s ?rac » ou « moraine », n ?ologismes parus dans ses livres publi ?s au cours des ann ?es 1780. Il fut le premier ? remarquer que les vall ?es alpines rappelaient la forme d’un berceau, mais ignorait qu’elles avaient ?t ? creus ?es par des glaciers. Il crut ? tort que le centre de la Terre ?tait froid.

Saussure s’est ?galement frott ? ? la politique. C’est en vain qu’il a propos ? que l’ ?ducation f ?t dispens ?e ? tous les Genevois, les classes laborieuses y compris. En 1772, il fondit la Soci ?t ? pour l’avancement des arts et de l’agriculture, en vue de promouvoir l’ ?conomie genevoise. Personnalit ? prestigieuse habit ?e par un sens fort du devoir, Saussure s’est trouv ? embrigad ? malgr ? lui, pendant la R ?volution genevoise de 1782, comme porte-parole de l’aristocratie. De sorte qu’il dut se barricader chez lui, en ville, avec sa famille et ses proches, et ne dut la vie sauve qu’aux 12 000 troupes bernoises et fran ?aises qui bivouaquaient aux portes de la cit ?, pr ?tes ? voler ? son secours.

A l’ ?ge de trente ans, Saussure souffrait d ?j ? d’interminables maux de gorges et de probl ?mes digestifs chroniques. D ?s 1790, aussi bien sa sant ? que ses finances commenc ?rent ? s ?rieusement d ?cliner. Il mourut en janvier 1799 et fut inhum ? ? Plainpalais. A cette ?poque, il ?tait formellement interdit des poser des pierres tombales. On ignore donc aujourd’hui, comme pour Calvin, l’emplacement exact de sa tombe.

HAYWARD BEYWOOD

LA VRAIE NATURE DES ALPES

D ?couvrant pour la premi ?re fois dans la vall ?e de l’Arve les roches du Nant d’Arpenaz, Saussure resta perplexe. Comment se faisait-il que ces roches aient pu ?pouser la forme d’un « S » ? Celui qui prend l’autoroute blanche vers Chamonix et regarde sur sa gauche ? la hauteur de la sortie conduisant ? Sallanches se trouve en effet devant un pli en « S », celui du Nant d’Arpenaz.
C’est pendant un voyage en Italie que Saussure prit conscience que le calcaire est un s ?diment marin tr ?s ancien, qui ? l’origine s’ ?tait d ?pos ? au fond de la mer en couches horizontales avant de se transformer en roche.
A Vallorcine, ? la fronti ?re franco-suisse, il d ?couvrit la roche appel ?e poudingue. Il en donna l’explication suivante — qu’aujourd’hui nous savons juste — : pendant une s ?rie de tr ?s violents tremblements de terre, les roches avaient ?t ? emport ?es dans la mer. Elles s’ ?taient d ?pos ?es en couches superpos ?es au fond de l’oc ?an dans l’ordre que voici : d’abord les grosses pierres, puis les petites, puis le gravier, le sable et la boue. In ?luctablement, elles s’ ?taient pos ?es sur une surface horizontale. Ces couches, une fois transform ?es en roche, avaient ?t ? pouss ?es ? la verticale par une force inconnue.
Initialement, Saussure pensait que le soul ?vement du Mont Blanc ?tait ? l’origine des Alpes. Or ? mi-chemin entre Annecy et Aix-les-Bains, on peut observer, pr ?s du village d’Alby-sur-Ch ?ran, une s ?rie de s ?diments marins dress ?s en position verticale sur une longue distance. Etant donn ? la distance entre Alby-sur-Ch ?ran et le Mont Blanc, il dut se raviser : le soul ?vement des Alpes ne pouvait avoir pour origine qu’une force venue d’ailleurs et plus hercul ?enne qu’on pouvait l’imaginer.