Interview de Jean-Michel Wissmer à propos de son livre Variations autour du Licencié de Verre de Cervantès

31 January

Si le Don Quichotte de Cervantès fait partie de la littérature universelle et de la mémoire collective, il n’en est pas de même d’une autre œuvre de l’auteur espagnol, Le Licencié de verre, une étrange et fascinante nouvelle que nous fait découvrir Jean-Michel Wissmer.

Q. Jean-Michel Wissmer, vous êtes hispaniste et avez consacré de nombreuses études à la poétesse baroque mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz (dont La Religieuse mexicaine paru en 2000 chez Metropolis). A présent vous vous attaquez à un géant de la littérature espagnole, Cervantès. Expliquez-nous ce choix.

JMW. Si l’on est hispaniste, difficile d’échapper à Don Quichotte. A l’origine de ce nouveau livre, il y a une rencontre entre Sor Juana et Cervantès. Cette rencontre a eu lieu sur la route des moulins à vent du héros cervantin. La bonne fortune a voulu que l’on joue en 2018 ma pièce Songe d’une soeur (Sueño de Monja, rebaptisée Yo, la peor de todas par les organisateurs), inspirée par la vie et l’œuvre de Sor Juana, au festival d’Almagro, une bourgade historique au cœur des déserts de la Mancha et qui conserve le plus ancien théâtre datant de l’époque du Siècle d’Or. C’était bien sûr l’occasion de visiter la région et d’aller sur les traces du Chevalier de la Triste-Figure (c’est ainsi que Cervantès nomme Don Quichotte). C’est là que je suis tombé aussi par hasard – dans la librairie d’un village – sur un livre analysant l’histoire de ce « licencié de verre », un homme transformé en verre…

Q. Vous nous intriguez : qui est donc cet homme de verre ?

JMW. Il s’agit du héros malheureux d’une Nouvelle exemplaire de Cervantès, Thomas, qui, empoisonné par un philtre d’amour, se retrouve transformé en verre et a peur sans cesse de se briser. Cette transformation le rend à la fois fou et sage. Devenu une curiosité, il répond à toutes les questions qu’on lui pose et ses réponses sont autant d’énigmes et de paraboles. Mais je ne veux pas tout dévoiler, car le lecteur aura le plaisir de découvrir le texte original intégral dans sa traduction française de 1928 par Jean Cassou.

Q. Ce livre est donc une réédition ?

JMW. Pas seulement ; il s’agit d’un livre gigogne ou d’un tryptique si vous préférez. Il se compose en effet d’un essai personnel suivi de la nouvelle de Cervantès, et enfin d’une pièce de théâtre que cette nouvelle m’a inspiré. Mon essai a pour ambition d’analyser cette mystérieuse nouvelle grâce à un éclairage sur le Siècle d’Or espagnol (XVI-XVIIe siècle) et la vie et l’œuvre de Cervantès. Éclairage qui m’a semblé nécessaire afin de mieux saisir les enjeux d’un texte qui peut sembler parfois byzantin pour le lecteur moderne. Cette nouvelle est aussi un voyage à travers l’Empire espagnol qui couvrait un territoire gigantesque et sur lequel, selon l’expression consacrée, le soleil ne se couchait jamais. Avec Cervantès, on voyage en Espagne bien sûr, mais aussi dans les Flandres, en Italie, sans oublier le monde arabe que l’auteur connaissait bien pour avoir été captif pendant cinq ans et demi au bagne d’Alger. L’empoisonneuse de Thomas est d’ailleurs une morisque. Impossible de comprendre l’Espagne sans revenir à ses influences juives et arabes (le flamenco est peut-être le meilleur exemple de cette rencontre culturelle). Le Licencié de verre comme Don Quichotte parle d’une Espagne complexe, diverse, qui a cherché sous les Rois Catholiques à « purifier » son sang, ce qui était bien sûr une illusion. Tant d’auteurs et de mystiques espagnols étaient des « convertis » (et peut-être Cervantès également).

Q. Le troisième volet de votre livre est donc une pièce de théâtre.

JMW. Oui, et je me suis bien amusé, utilisant presque tous les personnages de la nouvelle à qui j’ai essayé de donner vie. On retrouvera entre autres, à côté de Thomas, un étudiant, le capitaine, le curé, ou une entremetteuse. J’ai introduit des marionnettes qui permettent d’accéler l’action en la rendant plus carnavalesque (et d’éviter ainsi d’ajouter des comédiens…). Il y a aussi, comme à l’époque de Cervantès, un intermède pour que les spectateurs ne s’ennuient pas !

Q. Et vous ajoutez encore un psychanalyste !

JMW. En effet. C’était presque inévitable. D’abord, il fallait une touche contemporaine, et puis Thomas, l’homme de verre, est véritablement un cas. Il faut dire que Cervantès s’est toujours passionné pour ce que nous appelons aujourd’hui la psychiatrie, à l’époque la folie. On peut même parler d’un précurseur. Il suffit de penser à Don Quichotte qui prend les moulins pour des géants, les auberges pour des châteaux et les paysannes pour des princesses. Mon inspiration pour cette pièce m’est venue d’ailleurs à El Toboso, le village de Dulcinée, l’amante rêvée de Don Quichotte. Or Dulcinée a véritablement existé et ce n’était pas une pauvre paysanne malodorante, mais une aristocrate. Quand la réalité rejoint la fiction.

Q. Comment expliquer cet intérêt de Cervantès pour la folie ?

JMW. Cervantès a connu la prison (pour mauvaise gestion de la récolte d’impôts), le bagne, la guerre (il a perdu sa main gauche à la bataille de Lépante), sans parler de ses espoirs déçus (un poste refusé aux Amériques). Il y a de quoi devenir fou…C’est un homme blessé dont le don d’observation est extraordinaire. Il a certainement visité des asiles de fous (l’Espagne a été pionnière dans leur établissement) où il aura peut-être rencontré des… « hommes en verre ».

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Jean-Michel Wissmer
Variations autour du Licencié de verre de Cervantès
Éditions Metropolis, Genève.
www.editionsmetropolis.com