Jack Lang, la culture comme rempart - de la Fête de la musique à ALIPH, - le combat d’une vie pour préserver la mémoire du monde
En France, terre de culture, certaines figures traversent les décennies sans jamais perdre leur éclat. À la croisée de la politique et de la création, André Malraux et Jack Lang incarnent cette lignée rare d’hommes d’État pour qui la culture n’est ni un ornement ni un discours, mais une nécessité.
Nous rencontrons Jack Lang un jour de printemps, à Paris. La capitale vibre alors au rythme du « Printemps des poètes 2026 », des expositions et de l’inauguration de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », tandis que l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine (ALIPH) annonce la création d’un fonds d’urgence pour le patrimoine libanais menacé par la guerre.
Dans ce moment suspendu, entre célébration et inquiétude, la parole de Jack Lang résonne avec une intensité particulière. Il parle vite, comme si le temps lui échappait. Ou comme s’il cherchait à le devancer. Face à lui, les souvenirs se déploient sans effort, ministères, lois, festivals, combats. Mais derrière l’homme public, une constante s’impose, presque une ligne de vie, la culture comme condition essentielle de l’humain. « Chaque œuvre d’art est un témoignage de l’humain », dit-il. Et tout semble tenir dans cette phrase.
D’où est née l’idée de créer ALIPH ?
L’histoire commence par un constat brutal : la disparition accélérée du patrimoine dans les zones de guerre. En 2015, Jean-Luc Martinez, alors président du musée du Louvre, remet au président François Hollande un rapport devenu fondateur « Cinquante propositions pour protéger le patrimoine de l’humanité ». Ce rapport était remarquable. Il posait un diagnostic clair : le patrimoine mondial était devenu une cible. Parmi ses propositions, la création d’un fonds international capable d’intervenir rapidement sur le terrain. « Il ne suffisait plus de constater. Il fallait agir. Et agir vite. » À l’initiative de la France et des Émirats arabes unis, l’idée prend corps lors de la conférence d’Abou Dhabi en 2016. Quelques mois plus tard, le 8 mars 2017, naît ALIPH à Genève.
Agir vite, agir juste
Jack Lang est chargé de transformer l’intuition en structure.
« Nous avons imaginé une organisation légère, capable d’intervenir immédiatement. » À ses côtés, Mohamed Khalifa Al Mubarak. Ensemble, ils conçoivent un dispositif inédit. Pas de lourde machine. Pas de lenteur administrative. « Je n’aime pas les grandes armées. » Trois collaborateurs. Un été de travail. Et une série de déplacements pour mobiliser des financements à travers le monde. Quelques mois plus tard, les bases sont posées.
Genève, ou la neutralité comme principe
Le siège est établi à Genève. « Ni Paris, ni Abou Dhabi. Une ville neutre, fidèle à une tradition humanitaire ». Installée dans des bâtiments liés à la Croix-Rouge, ALIPH s’inscrit d’emblée dans une géographie symbolique.
Une gouvernance internationale
La fondation est présidée à ses débuts par Thomas S. Kaplan. Jack Lang en devient le vice-président. « J’ai accompagné le lancement. Puis j’ai estimé que d’autres devaient poursuivre. » Aujourd’hui, la présidence est assurée par Bariza Khiari, aux côtés du directeur exécutif Valéry Freland. « Ce sont eux qui portent désormais cette mission ».
Une œuvre collective en mouvement
Dès ses débuts, ALIPH mobilise États, fondations et mécènes. Une levée de fonds organisée au Louvre rassemble des personnalités internationales, dont le prince Badr bin Abdullah bin Farhan Al Saud. « Nous avons voulu passer immédiatement à l’action. » Aujourd’hui, l’organisation agit en zones de conflit, mais aussi face aux effets du changement climatique. Une exposition consacrée à ALIPH est d’ailleurs en préparation à l’Institut du monde arabe, sous la direction d’Élodie Bouffard.
Ce que l’on perd quand tout disparaît. Que perd l’humanité lorsque le patrimoine disparaît ?
Jack Lang ralentit. « Toute œuvre d’art est un témoignage de l’humain ». Ce qui disparaît, ce ne sont pas seulement des pierres ou des objets. Ce sont des mémoires. Des racines. Des langues silencieuses. « Quand un site est détruit, c’est une part de notre humanité qui s’efface. »
L’art peut-il sauver le monde ?
« Non ». La réponse est nette. Puis, vient la nuance : « Mais il est indispensable. » Dans un monde qu’il décrit comme « bouleversé », marqué par les violations du droit international, l’art devient une forme de résistance. « Le non-respect du droit, c’est toujours le début du désordre. »
Trafics et prédations
Le patrimoine est aussi menacé par des circuits clandestins.
« Il existe un trafic illicite considérable, notamment en temps de guerre. » ALIPH agit également pour sécuriser les œuvres et soutenir les professionnels du patrimoine.
Une culture pour tous. Peut-on parler d’un affaiblissement du niveau culturel ?
Jack Lang refuse les généralisations. « Il y a des fragilités, oui. Mais regardez ce qui a été construit. » Partout en France, un maillage culturel dense s’est développé : théâtres, écoles d’art, bibliothèques. « Dans les quartiers populaires, des milliers de jeunes font du théâtre, du cinéma, de la danse. C’est une transformation profonde. »
Le livre comme rempart
Il revient sur l’une de ses réformes majeures : le prix unique du livre. « Sans cette loi, les supermarchés auraient dominé. Le livre serait devenu un produit comme un autre. » Bibliothèques publiques et librairies indépendantes forment, selon lui, un équilibre vital.
Abolir les frontières entre les arts
« Il n’y a pas d’arts majeurs ou mineurs. » Cirque, cinéma, théâtre, photographie : toutes les formes de création méritent reconnaissance. « La culture est un tout ».
L’école, premier lieu de culture
« Le premier ministère de la culture, c’est l’éducation. » Sous le gouvernement de Lionel Jospin, il lance un vaste plan d’éducation artistique, avec notamment Claude Mollard, expert en ingénierie culturelle, « Il fallait que chaque enfant rencontre l’art. »
La lumière du Sud
Son regard se fait plus intime. « Très jeune, je suis parti seul découvrir les pays dont parlaient les livres. » Italie, Grèce, Égypte, Liban. « Il y a la lumière du Sud. Une lumière qui transforme tout ».
Le Nord comme idéal
Il évoque aussi les pays scandinaves, leur modèle social, et la figure de Olof Palme. Le cinéma d’Ingmar Bergman, plus sombre, plus introspectif, complète cet imaginaire.
Les langues, clés du monde
Jack Lang confie son regret de ne pas avoir pleinement maîtrisé l’arabe. « C’est une langue magnifique, mais exigeante. » Il plaide pour un apprentissage précoce : « L’oreille est à son apogée avant douze ans. Il faut apprendre tôt. »
Vous êtes un créateur, un intellectuel…
Patrimoine en péril, art en résistance, d’où vous vient cette intuition face au chaos du monde ? Il sourit, presque gêné. « Oui, je fonctionne à l’intuition ». Les idées viennent, simplement. Sans calcul. Sans stratégie apparente. La conversation s’achève doucement. Dans la lumière déclinante, Jack Lang parle encore de voyages, de langues, de paysages. Du Sud, surtout. De cette lumière qui éclaire les pierres, les visages, les œuvres. Et peut-être, au fond, les consciences. Chez lui, la culture n’est jamais un discours. Elle est une manière d’être au monde. Une exigence. Une transmission. Un lien. À travers les institutions qu’il a créées, les politiques qu’il a portées, les élans qu’il a initiés, se dessine le parcours d’un homme qui aura consacré sa vie à défendre une idée simple et pourtant essentielle : la culture comme bien commun. Comme mémoire. Comme lumière à préserver.
Paris, avril 2026
Fatima Guémiah et Marit.

