Sous le ciel profané du monde la voix immortelle du poète Mahmoud Darwich

13 August

Dix-huit ans après sa disparition, le 9 août 2008, Mahmoud Darwich demeure l’une des voix majeures de la poésie contemporaine. Palestinien jusque dans les fibres de son œuvre, il refusa pourtant d’être enfermé dans la seule figure du « poète de la résistance ». De la maison perdue aux fleurs d’amandier, de l’exil à l’amour, sa poésie n’a cessé d’élargir la Palestine aux dimensions de la condition humaine.

Cela fait dix-huit ans que Mahmoud Darwich nous a quittés. C’était le 9 août 2008, à Houston, au Texas, après une opération du cœur. Il avait 67 ans. Dix-huit années ont passé et pourtant, sous le ciel profané de notre monde, sa voix semble n’avoir jamais été aussi présente. Une voix qui nous parvient d’un pays blessé, mais qui depuis longtemps appartient à tous ceux pour qui la poésie demeure une manière de tenir debout.

Mahmoud Darwich naît le 13 mars 1941 à Al-Birwa, village de Galilée, près de Saint-Jean-d’Acre, dans la Palestine alors sous mandat britannique. En 1948, la guerre chasse sa famille vers le Liban. Lorsqu’elle revient clandestinement l’année suivante, le village natal a été détruit. La famille s’installe ailleurs, en Galilée. L’enfant découvre alors l’une des expériences fondatrices de son œuvre : être revenu chez soi et découvrir que ce « chez-soi » n’existe plus. Cette disparition du lieu originel deviendra une blessure, mais aussi une source poétique inépuisable. Car chez Darwich, la Palestine n’est jamais seulement une carte. Elle est une maison, un arbre, une odeur, une mère préparant le café, un chemin que l’on reconnaît et qui soudain n’existe plus. Elle est la mémoire de ce qui fut et l’obstination à continuer d’habiter, par la langue, ce dont l’Histoire vous a dépossédé. Après ses années de jeunesse en Galilée et à Haïfa, Darwich quitte Israël au début des années 1970. Moscou, Le Caire, Beyrouth, Tunis, Paris : son existence épouse dès lors la géographie de l’exil palestinien. À Beyrouth, il connaît la guerre et le siège de 1982. Membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine, il le quitte en 1993, en désaccord avec les accords d’Oslo, qu’il juge insuffisants et risqués. Il peut néanmoins revenir dans les territoires palestiniens en 1995 et partage ensuite sa vie entre Ramallah et Amman.

Auteur de dizaines de recueils de poésie et de prose, traduit dans de nombreuses langues, il devient l’une des grandes figures de la littérature arabe moderne. Mais cette reconnaissance internationale porte en elle un paradoxe, plus Darwich devient la voix emblématique des Palestiniens, plus il éprouve la nécessité de défendre la souveraineté de sa poésie contre ceux qui voudraient n’y entendre qu’un discours national.

Poète de la Palestine, mais pas seulement

Car Darwich, poète de la Palestine, refuse d’être seulement le poète de la Palestine. Dans les « Entretiens sur la poésie » avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, publiés en français chez Actes Sud en 2006 dans la traduction de Farouk Mardam-Bey, Abdo Wazen lui demande comment il réagit lorsqu’on le désigne comme « le poète d’une cause », « le poète de la résistance » ou « le poète de la Palestine ». Sa réponse est sans ambiguïté : « Je n’y peux rien, sinon dire et répéter que je refuse d’être enfermé dans cette appellation ». Il assume son identité. Il est Palestinien, et poète palestinien. Mais il refuse que l’on réduise toute son œuvre à la chronique versifiée d’une cause nationale. Et lorsque son interlocuteur lui rappelle qu’il est devenu, qu’il le veuille ou non, un « poète-symbole », il confesse le poids de cette assignation : « J’aimerais, au contraire, qu’on me libère de cette charge très lourde ». Ce refus n’est nullement un éloignement de la Palestine. C’est presque le contraire. Darwich pressent que la poésie défend d’autant mieux une terre et un peuple qu’elle refuse de devenir slogan. Il parlera ainsi d’une « résistance esthétique ». Le poète, explique-t-il, doit renouveler sa langue, élargir son horizon humain, résister au ressassement. Être palestinien ne saurait interdire de contempler un coucher de soleil, d’aimer une femme, d’écouter une musique, de frémir devant la première pluie ou devant la floraison d’un amandier. Résister, pour Darwich, c’est aussi préserver en soi la faculté de beauté que la violence cherche précisément à anéantir. Cette conception éclaire toute son œuvre tardive.

De la mère à l’amandier

Il y a d’abord la mère. Dans l’un de ses poèmes de jeunesse les plus célèbres, « À ma mère », un vers suffit :« J’ai la nostalgie du pain de ma mère ». Le pain, le café, les gestes familiers : l’exil tout entier entre dans quelques sensations premières. La mère n’est pas une allégorie fabriquée. Elle est d’abord une mère véritable. Mais parce que le poème touche au plus intime, elle devient aussi la maison, l’enfance, la terre quittée, ce lieu où chacun voudrait pouvoir revenir. Le texte figure notamment dans « La Terre nous est étroite et autres poèmes (1966-1999) », dans la traduction d’Elias Sanbar.

Puis vient État de siège. Ramallah, 2002. La ville est encerclée, l’Histoire frappe aux portes et aux fenêtres. Darwich répond par une poésie fragmentaire où le quotidien, la mort et l’attente se côtoient. Au cœur du fracas surgit une phrase d’une désarmante simplicité : « Nous cultivons l’espoir. » Il ne s’agit pas d’un optimisme naïf. Chez Darwich, l’espoir est presque une discipline. Il faut le cultiver précisément parce que tout devrait conduire à son abandon. Dans un entretien accordé au journal Le Monde en mars 2002, il en donne cette formule restée célèbre : « L’espoir (…) est une maladie incurable chez les Palestiniens », avant de préciser l’objet de cet espoir : une vie normale où ils ne seraient « ni héros ni victimes ». Ces mots résonnent aujourd’hui avec une intensité douloureuse. Darwich ne demandait pas que l’homme palestinien soit éternellement célébré dans l’héroïsme de sa souffrance. Il réclamait précisément le droit de sortir de cette alternative tragique : n’être ni héros ni victime, mais simplement un être humain. Aimer, marcher, travailler, boire un café, regarder ses enfants grandir, contempler une fleur. C’est peut-être pourquoi l’amandier occupe une place si lumineuse dans ses derniers textes.

Dans « Comme des fleurs d’amandier ou plus loin », paru en français chez Actes Sud en 2007 dans la traduction d’Elias Sanbar, quelque chose s’est déplacé. La Palestine demeure, mais la poésie semble chercher une langue capable d’aller « plus loin » : vers l’éphémère, le blanc, la lumière, la mort, l’amour, le mystère même de la présence. Dans « Pour décrire les fleurs d’amandier », il écrit : « Ni patrie ni exil que les mots ». L’amandier devient alors davantage qu’un arbre palestinien. Sa floraison fragile est une apparition. Comment écrire ce blanc sans l’abîmer ? Comment nommer la beauté sans la réduire ? Comment faire entrer dans la langue ce qui semble lui échapper ? Entre le pain de la mère et la fleur d’amandier, toute la trajectoire poétique de Darwich pourrait presque se lire.

La Palestine comme expérience universelle

Pour qui veut aujourd’hui entrer dans cette œuvre immense, l’Anthologie (1992-2005) constitue une porte remarquable. Présentée par Farouk Mardam-Bey, traduite de l’arabe par Elias Sanbar et publiée chez Actes Sud, elle rassemble des poèmes provenant de sept recueils et permet de suivre la transformation d’une œuvre dont l’ancrage palestinien ne cesse de s’approfondir à mesure que son horizon s’élargit. Car c’est bien là que réside la singularité de Mahmoud Darwich : il n’a jamais cessé d’être le poète palestinien parce qu’il a refusé de n’être que cela. La Palestine est chez lui lieu réel, histoire réelle, dépossession réelle.

Mais elle devient aussi métaphore de l’exil, de l’absence, de la mémoire et de la condition de l’homme face à ce qu’il perd. Darwich transforme ainsi une expérience historique singulière en question qui peuvent atteindre chacun : qu’est-ce qu’une patrie lorsque l’on en est privé ? Où commence l’exil ? Une maison disparue continue-t-elle d’exister dans celui qui s’en souvient ? Et que reste-t-il à l’homme lorsque la force prétend lui enlever jusqu’au droit de nommer le monde ? La réponse de Darwich fut la poésie. Non comme refuge hors de l’Histoire, mais comme manière de lui résister sans lui abandonner toute la langue. Il savait que les mots n’arrêtent ni les bombes ni les chars. Mais il savait aussi qu’une puissance capable de détruire une maison ne peut, à elle seule, décider de la signification de cette maison. Que celui qui arrache un arbre n’efface pas nécessairement sa mémoire. Et que l’homme auquel on conteste une terre peut encore opposer au langage de la force celui de la beauté. Dans les « Entretiens sur la poésie », Darwich le dit à sa manière, la poésie peut défendre « la vie ordinaire qui est en nous » et résister « à la laideur par la beauté ». Dix-huit ans après sa mort, cette leçon demeure.

Mahmoud Darwich repose à Ramallah. Mais sa voix a depuis longtemps franchi toutes les frontières. Elle appartient aux Palestiniens, bien sûr, dont elle porte la mémoire, la blessure et l’espérance. Elle appartient aussi à la littérature arabe et, désormais, au patrimoine poétique universel. Sous le ciel profané du monde, alors que l’Histoire semble parfois vouloir condamner les hommes à répéter leurs tragédies, les mots du poète reviennent. « Le pain de la mère ». « La maison disparue ». « L’espoir cultivé sous le siège ». Et, au-delà des murs et des frontières, la blancheur fragile d’une fleur d’amandier. Mahmoud Darwich aura fait de la dépossession même un territoire que nul ne peut confisquer : celui de la poésie.

Fatima Guemiah. 08/2026.

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE
Ouvrages cités dans l’article
• « La Terre nous est étroite et autres poèmes », trad. Elias Sanbar, coll. Poésie, Gallimard, 2000.
• « État de siège », illustrations d’Olivier Thébaud, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2004.
• « Entretiens sur la poésie », avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, trad. Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006.
• « Comme des fleurs d’amandier ou plus loin », trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2007.

Autres œuvres traduites en français
• L’Exil recommencé, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2013.
• Nous choisirons Sophocle et autres poèmes, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2011.
• Le Lanceur de dés et autres poèmes, photographies d’Ernest Pignon-Ernest, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2010.
• Une nation en exil : hymnes gravés, suivi de La Qasida de Beyrouth, avec Rachid Koraichi, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2010.
• Anthologie poétique, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2009.
• La Trace du papillon. Journal poétique (été 2006-été 2007), trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2009.
• Je ne veux pas de fin à ce poème…, Riyad El-Rayyes, 2009.
• Ne t’excuse pas, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2006.
• Murale, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2003.
• Le Lit de l’étrangère, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 2000.
• Au dernier soir sur cette terre, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 1999.
• La Palestine comme métaphore, trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 1997.
• Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? trad. Elias Sanbar, Actes Sud, 1996.
• Une mémoire pour l’oubli, trad. Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 1994.
• Plus rares sont les roses, trad. Abdellatif Laâbi, Éditions de Minuit, 1989.
• Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, trad. Olivier Carré, Éditions du Cerf, 1989.
• Palestine, mon pays : l’affaire du poème, avec Simone Bitton, Ouri Avnéri et Matitiahu Peled, Éditions de Minuit, 1988.
• Rien qu’une autre année. Anthologie poétique (1966-1982), trad. Abdellatif Laâbi, Éditions de Minuit, 1983.