Humeurs technologiques

23 March

J’ai connu un monde merveilleux sans portables, sans contrôles de sécurité dans les aéroports, sans appels commerciaux, sans dealers, sans wokisme, sans trottinettes électriques, sans vélos sur les trottoirs, sans incivilités. C’était mieux avant ? Éteignons nos Ipods et smartphones juste un instant, le temps de respirer.

Ça ne va plus. Je sors de chez moi et je suis énervé. Ce n’est pas bien. Il faut gérer, s’habituer, lâcher prise, s’adapter, pardonner, voire s’émerveiller. C’est un nouveau monde.

La ville, la rue, les transports publics se sont transformés en un immense standard téléphonique. « T’es où ? J’suis dans l’bus. Allume le four, j’arrive dans 5 minutes ; non, mais tu sais pas ce qu’il m’a dit ce… ». Ce ne sont plus des coups de fil, mais des conversations de canapé qui s’éternisent dans une bulle où chacun s’enferme. Le monde extérieur n’existe plus, et même si vous lancez un regard accusateur, rien ne transperce la muraille narcissique. Le progrès n’a pas de limites. On peut parler, faire entendre son interlocuteur (très fort), écouter de la musique (très fort, les basses font d’assourdissants boum-boums). J’ai osé une remarque à une jeune fille en lui disant que c’était mauvais pour sa santé, elle a retiré ses prothèses blanches des oreilles (oui, j’appelle ainsi les écouteurs), et elle m’a lancé un méprisant « Ah, vous croyez !? ». Une autre m’a bousculé, car je lui avais dit qu’elle vivait dans son monde comme toute la planète. De quoi je me mêle. Elle m’a traité de bouffon.

Les gens ont perdu l’usage de leur bras droit et de leur main puisqu’ils ne servent plus qu’à agripper leur portable. Cette machine infernale est sortie toutes les deux secondes d’une poche, car il faut être connecté en permanence. Certains ont deux appareils pour ne rien rater au cas où il y aurait deux appels en même temps. D’autres arborent d’énormes casques. Je n’ai jamais compris ce qu’ils écoutaient 24 heures sur 24 : musique, et quelle musique, messages ? Recevoir un appel alors que l’on marche dans la rue ou que l’on est dans le bus suscite un moment de joie irrépressible. Super, j’existe. La sémiologie des gestes est fascinante. Les gens font les mêmes gestes que s’ils avaient leur interlocuteur en face d’eux.

Je jette parfois un regard indiscret au-dessus d’une épaule : que visionnent-ils ? En dehors des mails et des tweets, il y a des jeux (mettre des pommes et des oranges à leur place), de la vente en ligne (mais comment essayer une veste ou des chaussures à travers un écran ?), des vidéos. Il n’y a pas d’âge pour s’amuser, on s’exerce dès la naissance ou presque. D’ailleurs, on m’a expliqué que les enfants sont aujourd’hui bien plus habiles que les adultes. Il existe des berceaux – pour bébés donc ! – aménagés avec un écran. Au restaurant vous êtes en paix, plus de cris, de larmes ou de caprices, les gamins regardent une vidéo installée par leurs parents qui eux-mêmes sont tranquilles pour fixer leur écran. Les échanges c’est pour une autre fois. Les enfants oublient de manger, leur nourriture est virtuelle.

Il y a paraît-il des cliniques de désintoxication. On oblige les adolescents à abandonner leurs portables quelques jours. Sevrage. Dès qu’ils sont libérés, it’s business as usual. Les GAFA sont heureux et ne sont pas fous, les portables sont interdits dans leurs familles, m’a-t-on dit.

Et je ne parle même pas des dérives des réseaux sociaux, des harcèlements, des piratages informatiques. Pardon Orwell, mais le monde vous a dépassé en fictions morbides et folles.

Nouvelles maladies à la mode

Vous aviez l’impression de savoir déjà tout cela ? Alors accrochez-vous, voici les « nouvelles maladies ». Le text-neck, ou cervicalgie en bon français, est la nouvelle maladie à la mode de ceux qui sont quotidiennement penchés sur leur appareil. Mais la liste des pathologies est longue et pourrait faire sourire si elles n’étaient pas si graves. Il y a la ride du smartphone, un pli profond sous le menton en forme de Y avec des rides autour des yeux (d’où son nom) dues à la luminosité des écrans ; la ringxiety, à savoir l’angoisse d’être séparé de son téléphone et qui peut entraîner des hallucinations sonores en raison de l’attente angoissée d’une sonnerie (ring) ; la selfite, ou photomania, qui amène certains à se mettre en danger dans des positions périlleuses pour se prendre en photo. Et j’oubliais la zappite et les ondes electro maniétiques. Les psychiatres, addictologues, ORL, ophtalmologues doivent se frotter les mains, ils ont de nouveaux clients.

La jeunesse, dont l’une des premières préoccupations est de sauver la planète semble ignorer que leur portable épuise autant de matières premières que, par exemple, l’extraction de 7,4 kg de cuivre, consomme autant d’énergie qu’un avion volant sur 60 km, et dégage autant d’effet de serre qu’une voiture qui parcoure 90 km... Résultat : épuisement des ressources, atteintes à la biodiversité dues aux rejets toxiques dans l’environnement et des émissions de gaz à effet de serre.

Le bon côté des choses

Maintenant que j’ai poussé mon cri, délesté mes énervements et fait part de mes humeurs, voyons le bel envers du décor. Appels d’urgence (accidents, santé, etc.), sont amplement facilités et sauvent des vies. Beaucoup utilisent leur téléphone comme une secrétaire (mais attention à la conduite en téléphonant !), plus besoin de rentrer au bureau (sans parler des visioconférences, du télétravail, etc.) ; finis les guides de voyages : musées, hôtels, restaurants ont leur site immédiatement accessible ; avec un GPS au revoir les cartes à déplier (même si la douce voix d’une dame nous envoie parfois dans un mur…).

Inutile d’en rajouter, tout le monde sait tout cela. Oui, la technologie a du bon en particulier sur le plan scientifique. Plus besoin de vous ouvrir le ventre pour une opération, on fait des petits trous par laparoscopie et on introduit des caméras dans votre corps. Les médecins ont besoin d’assistants techniciens spécialisés et s’émerveillent comme des enfants. Les archéologues reconstruisent des sites en ruines en un clic. Les voitures sont bourrées de technologie. Mon garagiste italien qui adorait bricoler la maquina a quitté son travail, ce n’était plus intéressant, il se sentait inutile. Mais voilà que je recommence à dire du mal. En plus, comment est-ce que j’écris cet article ? Oui, vous avez deviné, grâce au traitement de texte de mon ordinateur (voir photo…). Abandonnée la plume. Triste pour qui se dit écrivain.

Un jour, alors que je résistais encore aux portables, je suis tombé en panne en pleine campagne. Évidemment pas une cabine téléphonique à la ronde. Une voiture s’approche. Comme dans les films, je me mets au milieu de la route avec de grands gestes d’appels au secours. Une dame s’arrête. « Excusez-moi, avez-vous un portable, je suis en panne ? » ; « Oui, bien sûr, m’a-t-elle répondu ». Ouf, j’ai pu appeler l’assistance routière. J’étais sauvé.

Et j’ai acheté un portable.

Jean-Michel Wissmer